Les scènes de violence entre police et manifestants se suivent et se ressemblent en France avec une inquiétante régularité. Les rues de Paris, la « ville des lumières », sont toujours jonchées d’amoncellements de poubelles. Autant de signaux qui indiquent la permanence de la crise d’un pays qui se dirige manifestement vers une dangereuse impasse.
Durant ses deux sorties médiatiques, l’interview aux télévisions françaises et la conférence de presse à Bruxelles, Emmanuel Macron est resté droit dans ses bottes, ferme dans ses convictions. Les violences de rue et les fermes oppositions politiques au parlement ne l’ont pas fait bouger d’un iota.
Pour Emmanuel Macron, l’adoption de la réforme des retraites par le recours au fameux 49.3 qui lui fait l’économie d’un débat et d’un vote parlementaire, est tout ce qu’il y a de légitime et démocratique. Tant que la légalité constitutionnelle est de son côté, il n’y a aucune raison de céder sur un projet de loi présenté comme une réforme phare de son double quinquennat. D’ailleurs le président français attend avec impatience la validation du conseil constitutionnel pour prétendre clore le cheminement démocratique de cette réforme.
Sauf que comme dit l’adage arabe, les vents emmènent souvent les bateaux là où ils n’ont pas forcément envie de se diriger…Les manifestations dans la rue prennent progressivement une allure insurrectionnelle. Les partis politiques de l’opposition, toutes tendances politiques confondues, ont érigé un sillage de refus et de critiques de la démarche présidentielle.
Même le parti des Républicains sur lequel Emmanuel Macron avait nourri d’énormes espoirs pour lui procurer l’appoint parlementaire, s’est distingué par des critiques acerbes contre le président et la première ministre, Elisabeth Borne. Ce parti de la droite républicaine joue dans cette partie sa survie politique.
L’explication logique de l’entêtement d’Emmanuel Macron dans cette crise sociale est à trouver sans doute dans sa profonde conviction que les manifestations de rue finiront fatalement par s’essouffler et l’opposition politique par accepter la nouvelle réalité politique une fois validée par le conseil constitutionnel. Il s’agit donc pour l’équipe gouvernementale d’une course contre la montre pour gagner du temps jusqu’à ce que les adversaires de cette réforme se fatiguent et posent un genoux à terre.
Ce pari peut réussir en faisant en sorte que la rébellion dans la rue perde de son effervescence et s’évapore avec le temps. Comme il peut échouer si la radicalité prend le dessus et oblige le gouvernement à un harcèlement sécuritaire extrêmement dangereux à gérer dans le temps. C’est sur la base de cette approche que les adversaires d’Emmanuel Macron l’accusent de jouer avec le feu et courir le risque de provoquer un embrasement permanent.
Donc la maîtrise du temps des manifestations et de la réalité sécuritaire du pays est au cœur de ce bras de fer entre Emmanuel Macron d’une part et les centrales syndicales et les partis de l’opposition d’autre part. Le problème pour le président de la république est que s’il ne parvient pas à trouver des solutions d’apaisement avec les adversaires de cette réforme, il aura participé à abimer davantage sa relation avec le pays, une situation qui remettra en question l’ensemble de l’agenda réformiste qui lui reste à dérouler pour le reste de son second mandat.
Signe des mauvais temps qui l’attendent, une des autres réformes phares de son mandat, la grande et ambitieuse loi sur l’immigration, portée par le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin, a déjà été scarifiée sur l’autel de la colère de l’opposition parlementaire. Emmanuel Macron peut toujours menacer de continuer à gérer les affaires de pays par l’usage mécanique du 49.3, mais cela signerait son grand échec et jetterait davantage d’huile sur le feu qui créerait les conditions d’une victoire de la prochaine motion de censure contre le gouvernement, obligeant ainsi Macron à dissoudre le parlement et à convoquer des législatives anticipées avec leurs lots de possibles surprises.
Sur le plan international, Emmanuel Macron est déjà en perte de vitesse. Le report de la visite tant attendue du nouveau Roi Britannique Charles III est venu incarner l’impact international de cette crise française. La colère dans la rue aura d’une manière ou d’une autre saboté l’agenda international du président français. Et cette crise française s’est invitée au sommet des chefs d’Etat de l’Union européenne à Bruxelles et a relégué au second plan des questions censées être plus importantes et plus stratégiques.
D’ailleurs à ce niveau de la crise française si elle dure dans les conditions de tension prévues par certains observateurs, Emmanuel Macron pourrait perdre de sa superbe quand il s’agit de traiter et de proposer des solutions à des conflits internationaux. Son discours pourrait être démagnétisé. Être affaibli en interne rejaillirait certainement sur sa posture et sa crédibilité à l’international.