Vingt après sa première élection président du Brésil et près de quatre après avoir raté les présidentielles de 2018 en raison de son arrestation pour corruption, Luiz Inácio Lula da Silva revient au pouvoir, en tirant profit justement de la nostalgie à l’âges d’or de l’économie brésilienne.
C’est aux forceps que Lula l’a emporté face à la figure désormais emblématique de la droite brésilienne, avec 50,87%, contre 49,13% pour Bolsonaro. Le résultat signifie que l’homme qui présidera aux destinés du Brésil jusqu’en 2026 hérite d’un pays divisé où il va devoir sceller des alliances comme il ne l’a jamais fait auparavant au Parlement, majoritairement de centre-droite. A 76 ans, Lula a repris en 2022 un slogan qu’il avait utilisé à sa première campagne présidentielle en 1989 : « sans peur d’être heureux », lorsqu’il était un dirigeant syndical infatigable. Trois décennies plus tard, Lula a formé une coalition élargie d’une douzaine de partis progressistes, pour reprendre le pouvoir à Jair Bolsonaro (Parti libéral, droite).
Pour comprendre cette résurrection il va falloir revenir bien en arrière avant même cette année 1989.
« Le sertanejo est avant tout un (homme) fort ». Cette phrase qui décrit l’homme des régions reculées du Brésil dans le livre « Os Sertões », l’une des œuvres les plus emblématiques de l’écrivain pré-moderniste Euclides da Cunha (1866-1909), publiée en 1902, résumerait bien la personnalité et le parcours de Lula.
Natif de la pauvre région du nord-est qu’il a fui dès son bas âge à cause de la faim, l’ancien syndicaliste métallo a un parcours long comme un jour sans pain, digne des télénovelas brésiliennes combien truffées de rebondissements.
L’homme qui a dû travailler dès sept ans aura vu de tout : les ennuis du militantisme, une vie familiale pour le moins compliquée, des mois passées derrière les barreaux, un accès retentissant à la présidence de la première puissance sud-américaine et une renommée internationale.
Si Lula, emprisonné un an et demi à partir d’avril 2018 après des condamnations pour corruption, a pu remporter ce troisième mandat (après ceux de 2003-2007 et 2007-2011) c’est grâce à l’annulation l’année dernière des condamnations à son encontre par la puissante Cour suprême.
Le terrain semblait en effet dégagé pour l’homme connu à la fois pour son idéalisme et son pragmatisme, mais c’était sans compter sur l’immense popularité que s’est forgé Bolsonaro ces dernières années comme en témoigne le très court écart entre les deux hommes.
L’homme charismatique à la voix rauque et à la barbe ducktail, qu’il a pu récupérer après un traitement du cancer du larynx détecté en octobre 2011, est né le 27 octobre 1945 à Caetés, dans l’état de Pernambuco. Il était l’avant dernier des huit enfants d’Eurídice Ferreira de Melo et Aristides Inácio da Silva, un couple de paysans.
Lula n’a rencontré son père qu’à l’âge de cinq ans, en 1950, lorsqu’Aristides est retourné de Sao Paulo où il travaillait, à Pernambuco pour rendre visite à sa famille. Deux ans plus tard, la mère, Lula et ses frères déménagent à São Paulo, où il a commencé à travailler comme vendeur de rue puis comme cireur de chaussures, entre autres.
À l’âge de 14 ans, en 1960, il termine le primaire et commence une formation professionnelle en mécanique au fameux Service National d’Apprentissage Industriel (Senai).
En 1963, il a perdu le petit doigt en tant qu’employé de Metalúrgica Independência et quitte, en raison d’un différend sur une augmentation salariale, l’entreprise en 1964, l’année du coup d’État militaire qui instaure la dictature au Brésil.
En tant qu’ouvrier chez Indústrias Villares, à São Bernardo do Campo, Lula a commencé en 1967 à fréquenter le Syndicat des métallurgistes, sous l’impulsion de son frère Frei Chico, un militant du Parti communiste brésilien (PCB), qui était plongé dans la clandestinité à l’époque.
« Je voulais juste être un bon professionnel, gagner mon salaire, vivre ma vie. Avoir des enfants. Présider aux destinées du syndicat ne m’a jamais traversé l’esprit », déclara Lula qui allait grimper les échelons jusqu’à devenir le leader de l’organisation.
Lula, réputé un grand rhéteur, a été élu président du Syndicat des métallurgistes pour la première fois en 1975, notamment pour son don de négociateur-facilitateur et sa féroce opposition à la dictature qui a torturé son frère Frei Chico.
Il est réélu président du syndicat en 1978, année où commencent les grandes grèves des ouvriers qui le feront connaître à l’échelle nationale. L’année suivante, le syndicat déclencha une grève générale avec des rassemblements qui remplissaient le stade de football Vila Euclides, à São Bernardo.
Bien que la loi d’amnistie soit entrée en vigueur en 1979, Lula et d’autres dirigeants syndicaux ont été arrêtés en vertu de la loi sur la sécurité nationale. Il a été emprisonné pendant 31 jours, durant lesquels il perd sa mère. En 1981, Lula a été condamné par contumace par la justice militaire à trois ans et six mois de prison, mais la sentence a ensuite été annulée par le Tribunal militaire supérieur (STM).
Un an auparavant, Lula avait déjà fondé, le Parti des travailleurs, qui participera deux ans plus tard à ses premières élections. Lula s’est présenté au poste de gouverneur et est arrivé quatrième. À cette époque, il a incorporé le surnom de Lula et son nom complet est devenu Luiz Inácio Lula da Silva.
En 1986, Lula est devenu le député le plus voté du pays et a participé à l’Assemblée nationale constituante, qui a rédigé la Constitution fédérale de 1988.
Lula s’est porté candidat à la présidence pour la première fois en 1989, le premier scrutin après la fin de la dictature, mais il essuie un échec contre Fernando de Collor au deuxième tour.
Aux élections de 1994, Lula débarque en force. Il y a même eu une tentative d’alliance avec le PSDB (Parti de la social-démocratie brésilienne), mais c’était sans compter sur la montée en puissance de Fernando Henrique Cardoso, l’ancien ministre des finances qui crée le Plan Real, qui lui vaut jusqu’à présent un grand respect parmi les Brésiliens.
En 1997, un amendement constitutionnel a permis la réélection de Cardoso, vainqueur respectivement devant Lula et Ciro Gomes.
Même avec les défaites successives de Lula, le PT a gagné en puissance. Aux élections de 2002, grâce à une large alliance, Lula accède enfin au pouvoir.
Bénéficiant de la hausse des prix des matières premières et de l’explosion des exportations, le gouvernement Lula a remboursé la dette brésilienne auprès du FMI et le pays a connu une longue période de prospérité économique. Lula a également prôné une plus grande ouverture sur l’étranger, cherchant à doter le Brésil d’une position de leader parmi les nations émergentes.
Malgré les allégations de corruption qui avaient déjà commencé à pulluler, les bonnes performances du gouvernement en économie ont garanti la réélection de Lula en 2006. Il a battu l’ancien gouverneur de São Paulo Geraldo Alckmin (PSDB), désormais son vice-président.
En 2007, la découverte de pétrole dans la couche pré-salifère des bassins de Santos et Campos a été annoncée, et c’est actuellement l’une des zones de production les plus rentables au monde. Un an plus tard, le pays a fait preuve de résilience face à la crise financière.
Bien que le produit intérieur brut (PIB) du pays ait chuté de 0,2 % en 2009, la reprise a été amorcée dès 2010, avec une croissance de 7,5 % et un taux de chômage de 5,3 %. En huit ans au pouvoir, ce leader progressiste aurait tiré de la pauvreté 28 millions de personnes, ce qui lui a valu un taux d’approbation de 87%, un fait rare pour un président en fin de mandat.
La grande popularité de Lula allait ensuite laissé place à des controverses autour d’accusations de corruption contre son entourage, puis contre lui-même, notamment avec le lancement de Lava Jato, la plus grande opération anti-corruption de l’histoire du pays.
Sa tentative de retour aux affaires en tant que ministre de sa dauphine, Dilma Rousseff, en mars 2016, fut un fiasco, sans parler du coup qui a été porté à son image après la destitution de cette dernière, la même année.
Lula est vu comme un président des pauvres, surtout ceux des régions du Nord-Est, qui ont joué un rôle déterminant dans son élection. Lui qui sera investi début janvier prochain, va devoir relever un défi que lui-même s’est donné en revenant au pouvoir : retrouver le Brésil d’il y a à peu près 10 ans. Il s’agit, selon les observateurs, d’une lourde tâche. Le Brésil a beaucoup changé depuis et la conjoncture internationale pourrait lui être défavorable.